Alors que nous nous méfions plus que jamais des réponses toutes faites et des promesses paradisiaques – ni dieux ni maîtres ! –, il revient à chacun de conjurer l’absurdité de l’existence en lui trouvant du sens. Mission impossible ?

Longtemps, on a su où on allait. La direction était donnée, c’était celle de la tradition ou de la religion. Puis, à mesure que le monde s’est sécularisé, que les Lumières ont accompagné le progrès des sciences, le ciel s’est vidé et obscurci. Les dieux et les ancêtres ne sont désormais plus d’aucune aide pour percer le mystère de l’existence. Sans destinée préétablie, la vie est devenue une affaire proprement humaine, dont la signification n’est plus donnée a priori. Il nous revient de la « trouver ». Rappelons qu’en français, le « sens » a une étymologie et une connotation doubles : il désigne non seulement la direction (de l’ancien français sen, le « chemin ») mais également la signification (du latin sensus, le fait de percevoir). Or les deux acceptions en sont venues à se superposer, si bien que trouver le sens, c’est savoir où l’on va. Mais cette quête n’est-elle pas complètement extravagante, en plus d’être terriblement angoissante ?

La vertu, le bonheur, le plaisir… les philosophes se sont disputés pour définir le souverain bien, celui qui permettrait d’accomplir en nous l’humanité, sans cependant parvenir à une réponse définitive. C’est que la notion de « sens » est ambiguë. Il n’est jamais purement personnel et subjectif – pourrait-on affirmer sans se moquer que réaliser des pyramides en allumettes puisse être le sens de la vie ? Mais il n’est pas totalement objectif et impersonnel non plus – une tâche parfaitement vertueuse qui empêcherait notre épanouissement serait absurde. Le sens est ainsi à mi-chemin de la subjectivité et de l’objectivité, et impossible à définir positivement avec un contenu a priori.

L’existence est ainsi moins un problème à résoudre qu’une manière de vivre, et la question à se poser n’est donc pas « pourquoi ? » mais « comment ? ». Il existe deux manières d’y répondre, qui désignent deux attitudes philosophiques. La première est vitaliste. Elle renvoie à une compréhension de la direction prise par l’élan vital qui nous anime. Spinoza avance, par exemple, le terme de « conatus », qui signifie l’effort ou la tendance en latin. Il qualifie le ressort de la vie désirante au cœur de toute action humaine et correspond au désir de « persévérer dans son être », à l’affirmation de notre « puissance d’agir ». Henri Bergson définit autrement cet élan dans L’Évolution créatrice, à la fois comme une impulsion dynamique et une création qui va à l’encontre de l’inertie de la matière.

Identifier le sens de la vie est une question tellement immense qu’elle peut paraitre absurde ? Pourtant, il n’y a pas que les Monty Python à l’avoir abordée de front. De nombreux philosophes s’y sont essayés. C’est moins surréaliste mais plus concluant. En observant comment ils se sont exprimés, on peut élaborer une cartographie de leurs recherches, qui se déploie sur deux axes.

L’axe horizontal est celui de la vie et de la mort. Car soit c’est la vie, soit c’est la perspective de la mort qui permettent de comprendre quelle direction prendre. L’axe vertical, lui, monte du subjectif à l’objectif. On peut décider en son for intérieur le sens qu’on donnera à sa vie. Mais parfois il nous tombe dessus sans que nous n’ayons rien demandé. Ainsi, tous les philosophes ne donnent pas le même sens à l’existence… Un pluralisme bienvenu : il permet à chacun de trouver l’axe qui leur convient le mieux.

L’axe horizontal commence par la vie. Le plus simple est sans doute d’appliquer les principales caractéristiques du vivant au champ du sens. Aristote définit la vie comme une force qui s’auto-alimente, « la propriété par soi-même se nourrir, croître et dépérir ». Nous, humains, qui partageons ces traits avec tout ce qui est vivant, avons en plus la possibilité de raisonner et d’appliquer des règles de justice à la vie en commun. L’homme, dit Aristote, n’est-il pas un animal politique ? Le sens de la vie consiste donc à bien penser en solitaire et à bien agir dans la cité. Hannah Arendt ajoute dans Condition de l’homme moderne que les Grecs de l’Antiquité appelaient zoé la vie naturelle, tandis que la vie humaine se disait bios. Les humains ne se contentent pas de naître, de croître, de se reproduire… Ils peuvent faire quelque chose de leur existence. Ce faisant, ils lui confèrent un sens éthique et politique.

Mais la vie est un phénomène plus puissant que le but qu’elle assigne à chaque créature. Elle est une puissance d’être. Pour Spinoza, dans L’Éthique, toute chose vivante possède en elle cet « effort de persévérer dans son être ». Il en fait un guide pour la connaissance et pour la morale. Si j’accrois cette force vitale, en orientant correctement ma compréhension du monde et de moi-même, je deviens meilleur. Je m’éloigne de tout ce qui m’amoindrit, comme la haine ou la tristesse. Se fonder sur sa puissance, son désir, est le meilleur moyen de vivre dans le bon sens. En bon Américain, William James réinterprète cette conviction en disant qu’au lieu de vouloir se déterminer de manière abstraite, il faut juste choisir les idées qui auront les meilleures conséquences. Le sens de la vie se construit de manière pratique, en marchant. « Le vrai consiste simplement dans ce qui est avantageux pour la pensée », résume-t-il.

La mort en face

Mais notre existence n’est pas éternelle. N’est-ce pas plutôt en affrontant la perspective de notre mort que le sens de la vie se révélera à nous ? Martin Heidegger rappelle dans Être et Temps que l’humain sait qu’il est mortel. Il est un être-vers-la-mort, car « la mort est la possibilité la plus propre » de l’homme. C’est uniquement en l’affrontant avec angoisse que nous nous dégageons d’une vie trop mécanique et que nous pourrons, de façon héroïque, faire quelque chose de notre destin. Quant à Hegel, il montre que la vie et la mort s’entrelacent dans toute existence. Ce sont les deuils, la perte de l’enfance, la maladie, la dépression, qui nous permettent de saisir la signification de la vie. Celle-ci est dialectique, elle passe par des phases négatives, pour se nourrir de ses pertes et parvenir à la maturité. La tragédie fait partie de nos existences, et elle nous aide à grandir. En psychologie, Freud opposera même, au sortir de la Première Guerre mondiale, une pulsion de vie, Éros, et une pulsion de mort, Thanatos, qui nous pousse inconsciemment à la répétition mortifère des mêmes échecs ou vers le délitement de notre être. La vie ne prend un sens que dans cette lutte entre deux principes opposés.

Le miracle du sens

Les universitaires ne s’intéressent pas beaucoup au sujet. Dans la tradition que l’on appelle le positivisme logique, la philosophie ambitionne de devenir une discipline scientifique qui ne s’occupe que d’objets clairs, précis, et pour lesquels on peut trouver des arguments forts et convaincants. Tout ce qui concerne le sens dans la vie paraît à l’inverse bien nébuleux. Ce n’est pas le genre de sujet sur lequel on peut progresser ou faire une découverte majeure. Autre raison de la méfiance des philosophes : cette question semble inséparable de celle de la religion. Beaucoup ont tendance à répondre qu’il est évident que la vie n’a pas de sens, et que cela a beau être déprimant, il n’y a pas grand-chose à ajouter.

Toutefois il y a deux façons d’aborder la question. La première consiste à se demander si la vie en général a un sens et si nous avons un but à poursuivre. Cela revient à se demander pourquoi nous sommes là, pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien. C’est un questionnement métaphysique, mais il est possible de s’en emparer sans en passer par la religion. La seconde façon de l’aborder consiste à se demander ce qui fait qu’une vie a du sens, ce qui nécessite de s’intéresser à la vie du point de vue des personnes : qu’est-ce qui fait que certaines vies paraissent plus pleines de sens que d’autres ?

Que reste-il à espérer ?

Quand les choix, divers, ne dessinent aucune ligne claire, quand il semble impossible de dresser un tableau cohérent de tout ce qu’on a traversé – et qui dépend autant du hasard et des contingences que de ses propres facultés ? D’ailleurs, entre les grands engagements et l’introspection tardive, toute une vie s’écoule. Or celle-ci est faite de rencontres et de surprises. Ce n’est pas pour rien qu’une autre vision émerge d’un terrain plus religieux, qui insiste sur le surgissement subit du sens. Le penseur chinois Lao-tseu, qui a initié la spiritualité taoïste, insiste sur l’inefficacité de l’activisme. Il vaut mieux cultiver la passivité et l’attente. Pour lui, c’est la « tactique du non-agir » qui permet que « toutes choses du monde surgissent sans que l’individu en soit l’auteur ». Car « produire sans s’approprier » et « agir sans rien attendre » sont les meilleurs moyens pour qu’une signification apparaisse d’elle-même. Plutôt que de sculpter sa vie, il vaut mieux s’insérer dans l’ordre de l’Univers, que Lao-tseu appelle le Tao, la Voie.

Chez les chrétiens, la vision antique de la construction attentive de soi butte sur les aléas de l’existence, tant qu’elle n’est pas traversée par un rapport à la transcendance. Jeune homme, Augustin, comme il le raconte dans ses Confessions, erre entre la piété de sa mère et les plaisirs de la transgression. Il se cherche mais ne sent aucun aiguillon décisif qui donnerait un sens à sa vie. En rentrant en lui-même, il entend cependant, de manière inattendue, une « voix d’en haut ». En pénétrant dans « ce sanctuaire d’une ampleur infinie, dont nul ne peut toucher le fond », il découvre, en lui, un Dieu « plus intérieur que [sa] propre intimité ». Si l’on est moins mystique qu’Augustin, on ne se privera pas de penser que c’est souvent une rencontre inattendue qui remue quelque chose en soi et permet de formuler le sens que l’on veut donner à son existence.

Les jeunes cassent les codes

Loin de la morosité et de la passivité dans laquelle on les enferme parfois, les 18-25 ans s’engagent, travaillent et créent des liens, à leur façon, en inventant de nouveaux itinéraires de vie.

Cette « Gen Z » (ceux nés entre 1997 et 2012) est sensibilisée par l’état du monde et davantage en quête de sens que de réussite.
Enfants de l’urgence climatique et de l’hyperconnexion, les vingtenaires de 2026 ont grandi dans un monde qui bouge à toute vitesse. Ils sont nés presque en même temps que l’iPhone, ont passé leur adolescence confinés à cause du Covid et arrivent sur le marché du travail en pleine révolution de l’IA… Face à tout cela, une partie de la jeunesse souffre : 25 % des 15-29 ans présentent des signes de dépression. La « relative » bonne nouvelle, c’est que 64 % d’entre eux disent qu’ils vont bien. Loin des clichés sur la génération « flemme », ils sont plus nombreux que leurs aînés à rêver d’autre chose que d’un CDI et à se lancer dans la création d’entreprise – souvent avec une dimension environnementale.

Alors que les relations de leurs parents étaient encore très normées, la « Gen Z » invente de nouveaux modèles, entre prise en compte du consentement, amitiés amoureuses et couple à distance. S’ils ne croient plus en la politique, ils imaginent de nouvelles formes d’engagement : marches pour la planète, collages féministes, seconde main, avec une utilisation massive des réseaux sociaux.

Quant à leur santé, ils en prennent soin, comme le montrent la démocratisation des séances chez le psy ou le recul de la consommation d’alcool. Ce sont eux qui vont créer les boites de demain.

On les disait allergiques au monde de l’entreprise, uniquement intéressés par le nombre de jours de vacances, voire carrément fainéants ! Les membres de la génération Z se révèlent bien plus bosseurs que la caricature qu’on en fait. 80 % des 16-30 ans continueraient à travailler même sans nécessité financière. Ils ont un véritable appétence pour le travail. Ce qui change, notamment, par rapport à leurs aînés, pour qui le travail était une valeur sacrée, c’est qu’ils ne veulent plus sacrifier leur vie personnelle.

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Tous les philosophes ne donnent pas le même sens à l’existence…
Un pluralisme bienvenu : il permet à chacun de trouver la position qui lui convient le mieux, une fois posés les quatre pôles de l’existence.

Sans agir, il faut laisser la Voie s’imposer à nous.
Lao-tseu (v.604 – v.515 av. J.-C.)

La vie humaine a des buts propres, auxquels il faut se conformer
Aristote (384-322 av. J.-C.)

Quand on ne sait pas quel chemin emprunter, il faut attendre qu’une voix extérieure s’adresse à nous et l’indique.
Augustin (354-430)

La vie est une puissance d’être, qui doit irriguer notre désir.
Spinoza (1632-1677)

Le bon sens n’exige pas un jugement bien profond (il) se forme d’un goût naturel pour la justesse et la médiocrité ; c’est une qualité du caractère plutôt encore que de l’esprit.
Vauvenargues (1715-1747)

En envisageant notre propre mort, nous pouvons comprendre la destination de notre existence.
Heidegger (1889-1976)

C’est nous qui choisissons, librement, le sens que nous voulons donner à notre vie.
Sartre (1905-1980)

Notre vie, parmi les autres, peut devenir notre œuvre.
Arendt (1906-1975)

En se racontant on arrive à porter le sens de sa vie.
Ricoeur (1913-2005)