Il a rendu son dernier souffle à Montpellier le 29 mai 2026 à l’âge de 104 ans. Ce grand baroudeur humaniste a vécu plus d’un siècle et n’en a pas gâché une minute. Éternel optimiste, Edgar Morin ? Passionnément curieux de l’aventure de la vie, assurément. « Bien qu’à mon âge beaucoup de choses se soient rétrécies, mes amis, mon audition, ma capacité de gambader, je ressens toujours la poésie de vivre, de marcher au soleil », confiait-il à l’occasion de ses 101 ans. Le vieux sage partageait alors sa vie entre Marrakech, au Maroc, et Montpellier (Hérault). C’était là, dans le Sud, que ce fils de Levantin avait choisi de se fixer.
Je connaissais bien ce baroudeur humaniste, j’étais même devenu son ami. Pour connaître un homme il faut tenir compte des premières années de sa vie. Lorsque naît Edgar Nahoum, le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique, ses premières minutes sont en suspens entre la vie et la mort. Sa mère, Luna, avait caché à son mari, Vidal, que l’enfantement lui était proscrit par la médecine en raison d’une lésion au cœur causée par la grippe espagnole, contractée en 1917. Mais l’enfant et la mère survécurent, dans une indéfectible adoration mutuelle. Jusqu’à cette déflagration que subit le jeune Edgar : alors qu’il va sur ses 10 ans, Luna meurt d’une crise cardiaque le 26 juin 1931. Un « Hiroshima intérieur », confiera-t-il. Dès lors, il devra, selon une phrase d’Héraclite qu’il fera sienne, « vivre de mort, mourir de vie ».
De ce trauma, des non-dits qui l’ont entouré, Edgar Morin ne se remettra jamais, comme il l’a confié dans son livre « L’Île de Luna » (Acte Sud, 2017), un écrit de jeunesse gardé sous le coude.
Ce drame sera fondateur : pour combler l’absence maternelle, le jeune orphelin puise dans la force de ses rêveries. « J’ai pris très tôt conscience du tragique de l’existence, tout en étant tenaillé par un besoin d’amour inassouvi, de fraternité aussi. J’ai été un enfant très solitaire et, dans cette solitude totale, je me suis cultivé. J’ai lu, je suis allé au cinéma, j’ai écouté de la musique, visité le Louvre. Bref, je me suis formé ».
Jusqu’au bout, il a croqué la vie à pleines dents ; il était à la fois un grand humaniste et un éternel adolescent qui aimait la fête, la danse, l’amour. Un petit juif du Sentier devenu l’un des grands penseurs de son temps, c’est cela l’histoire d’Edgar Morin. Je me suis rendu à tous ses exposés, je m’asseyais au premier rang.
Tous ces aspects, les nombreuses personnes qui assistaient à ses conférences l’ignoraient. J’étais devenu son fan : je l’écoutais bouche bée. Tous les concepts philosophiques devenaient compréhensibles à la fin de l’exposé. Lors des séances de questions il m’arrivait de le taquiner : « Comment un inculte peut saisir votre philosophie ? » C’était un stratagème pour l’approcher de plus près.
Je me suis rapproché de sa fille qui avait deviné mon manège : « Pas de problème, monsieur ! Il est disponible. » Nous nous sommes rencontrés maint fois, faisant défiler nos vies.
Commençons par la 2ème guerre mondiale : il est résistant et prend alors le pseudonyme de Morin. Je lui signale que je fus à 5 ans un enfant de la Résistance. Il me fixe et veut en savoir plus.
J’habitais un petit village non loin de Sedan où s’était installé la kommandantur du 3ème Reich. Lors de son passage, le commandant allemand me remarque et m’embarque dans son Dodge. Le village s’affole, le responsable local de la résistance est sur le qui-vive, ma mère est épouvantée. Il s’empresse de venir la retrouver pour expliquer son geste.
« Madame, je viens de perdre mon fils d’une méningite et je suis au désespoir, il m’arrive de pleurer. J’aimerais que votre fils vienne régulièrement dans mon bureau. » Le responsable local de la résistance est aux anges. Il contacte son chef. Contraint forcé, je me rends au siège de la kommandantur. Ma mission sera de récupérer les précieux documents que l’officier allemand recevait de sa hiérarchie. Je les ramenais dans mon cartable, ils étaient ronéotypés puis je prenais bien soin de les remettre dans la pile.
35 ans plus tard, le maire du 10ème arrondissement de la capitale retrouve ma trace et organise un repas avec tous mes amis. Il me décore de la Médaille de Paris (à l’époque des faits, j’étais trop jeune pour la Légion d’Honneur). Surprise : le maire et ancien général des pompiers était un ancien chef de la Résistance. Edgar Morin en reste pantois.
Edgar était particulièrement intéressé par mes rencontres avec Che Guevara qui guerroyait dans la région des Grands Lacs en Afrique à l’époque où je m’y trouvais. C’est un autre personnage que je lui révèle : le docteur Ernesto Che Guevara voulait être un biologiste aussi célèbre que Pasteur mais les circonstances l’ont amené à Cuba en pleine révolution. Edgar est stupéfait d’apprendre que le Che voulait créer une association humanitaire avec moi et parcourir la planète. Mais cette aventure s’arrête là : il sera blessé et fusillé en Bolivie par un sergent qui mourut d’un cancer à Cuba.
Les échanges avec Edgar deviennent une partie de ping-pong. Je suis un nain face à ce géant bardé de connaissances. J’aime lui parler de la mort que je crains. « Mais tu es chrétien, pourquoi la redouter ? » me demande-t-il alors. « Vous, les chrétiens, vous espérez retrouver votre famille, vos proches, vos amis. Que veux-tu de plus ? »
J’ai beaucoup parlé de la mort dans « L’Homme et la Mort ». En connectant science, philosophie et littérature, j’ai mis en place une anthropologie qui liait l’aspect biologique de l’être humain, mortel comme tout vivant, et ses dimensions mythiques ou imaginaires qui le conduisent « au-delà » de la mort.
Edgar s’intéressait aussi aux personnalités bienfaitrices que j’ai côtoyées. Je lui narre mes rencontres avec 3 des plus grands personnages du 20ème siècle : le docteur Albert Schweitzer en 1965, Che Guevara en 1966 et Mère Teresa à Calcutta qui voulut prendre contact avec moi après avoir visité une mission humanitaire des Médecins aux pieds nus. Elle aurait voulu que je forme ses 3 000 religieuses à cette approche inédite de la médecine traditionnelle – ô combien adaptée pour traiter les plus démunis.
Edgar s’enthousiasme quand je lui signale qu’il aurait été le 4ème plus personnage du 20ème siècle : « Tu vois, Jean-Pierre, j’aurais tant aimé me rendre à Lambaréné au Gabon pour rencontrer le Dr. Schweitzer !»
L’appellation de mon association l’interpelle aussi. Il me rappelle que les « Médecins aux pieds nus » ont été créés par Mao Zedong, qui voulait renvoyer les intellectuels et autres bourgeois traiter les plus pauvres.
Edgar était aussi très intéressé par la médecine et l’anthropologie, c’était un homme de la nouvelle Renaissance. Il me félicité pour avoir introduit les médecines naturelles et les huiles essentielles y compris en Chine. A chacun de mes passages je le traitais et il me remerciait pour les bons résultats sur son organisme.
D’ailleurs, Edgar était tout sauf un homme d’argent : refaire le monde avec ses amis lui suffisait. Il pouvait citer de tête certains passages de ses textes : « Chaque être humain, pour le meilleur ou pour le pire, dans l’abondance ou dans le dénuement, “porte en lui la planète tout entière”. Ainsi l’Européen aisé se lève en écoutant une radio de fabrication japonaise, boit son thé de Ceylan, enfile son jean made in USA, au moment où le miséreux du tiers-monde subit les coups du marché mondial, quitte son village à cause de la monoculture imposée par l’industrie agroalimentaire, danse sur des musiques syncrétiques en buvant du Coca-Cola. Tous les fragments d’humanité se sont déposés en eux. »
« Je peux t’avouer que ma vie ne fut pas un fleuve tranquille », me confie-t-il. « J’ai connu des réprobations, des commentaires désobligeants. Philosophes, sociologues, scientifiques grognent et grommellent dès qu’on prononce mon nom et l’allergie que je leur inspire fait qu’ils ne peuvent souffrir de m’entendre […]. J’ai été pendant trente ans solitaire, marginal, hors mode, pendant que régnaient sartrisme, althussérisme, lacanisme, foucaldisme, deleuzisme, sociologisme, marxisme, structuralisme ».
Quand on songe à la notoriété internationale d’Edgar Morin, à sa présence imposante dans quasiment tous les débats intellectuels et politiques de notre temps, aux hommages qui partout lui sont adressés – une foule d’universités dans le monde l’ont fait docteur honoris causa –, on a du mal à croire qu’il y a une trentaine d’années il ait pu se définir comme un marginal mal-aimé. Lui qui s’est si souvent senti exclu a fini sa vie en vieux sage éclairé et admiré par le plus grand nombre.
Ce penseur de la complexité, coquet et mutin, n’aimait au fond rien tant que les plaisirs simples : la chaleur d’un rayon de soleil, la douceur d’un moment partagé avec la femme qu’il aimait, la beauté des jonquilles, la magie toujours renouvelée de la lecture et de l’écriture.
Depuis une quarantaine d’années, il est traduit, invité et honoré dans le monde entier. Ses idées ont inspiré des réformes scolaires, comme celle du second degré au Brésil et l’introduction de la « pensée complexe » dans des universités du Mexique, de Colombie, de Bolivie, du Pérou ou de Saint-Domingue. La Multiversidad Mundo Real, une université privée située à Hermosillo, au Mexique, a même été baptisée de son nom. Car Edgar Morin est une star en Amérique latine. Sans doute parce que « les métissages culturels y favorisent l’ouverture d’esprit », m’expliquait-il.
Notre dernière rencontre
Il me reçoit aux côtés sa femme, la sociologue Sabah Abouessala qui ne le quitte pas d’un pouce. « C’est mon « rocher », elle m’est indispensable » me dit-il. Sa voix est devenue plus douce. Je remarque qu’il est appareillé et lui signale que moi aussi j’ai des problèmes auditifs – je n’entends plus que d’une oreille car l’autre n’a pas résisté aux blasts des B52 qui survolaient la piste Hô Chi Minh. Et c’est parti pour le récit de certains épisodes de la guerre du Viêtnam. Edgar reste un affamé d’événements ou de gens qui frappent l’imagination. Au crépuscule de sa vie il continuait à créer des oasis de fraternité.
Avant de partir en Chine pour promouvoir les médecins alternatives, je lui fais parvenir des extraits de mon dernier livre « La biologie de la fonction religieuse ». Pour qu’un fait soit jugé scientifique, il faut 5 preuves scientifiques : je les ai trouvées ! Après lecture de mon manuscrit, l’athée qu’était Edgar reconnaît l’évidence. Il me conseille d’appeler Régis Debray qui a écrit nombre de livres sur la religion. « Jean-Pierre, où en es-tu ? Que fais-tu ? » « Je termine mon 65ème livre. Ce fut laborieux, le bénéfice est destiné à payer mes missions humanitaires. » « Chapeau, Jean-Pierre ! »
Après avoir revu ma biographie sous le titre « Les affres d’un chirurgien de guerre », j’essaie de trouver un éditeur. Partout c’est le refus : « l’état profond » (trusts pharmaceutiques) est passé par là. Edgar se propose de faire le nécessaire pour m’en trouver un.
Malheureusement il s’est éteint à Montpellier, alors qu’il s’attelait à de nouvelles rêveries d’un promeneur solitaire. Il restera comme l’énergie incarnée, léguant aux générations à venir quelques clés et une méthode pour mieux appréhender un monde lancé dans une course sans retour en arrière. Il a retrouvé l’éternité et il est heureux.








